
AU DIABLE VAUVERT – MARION MAZAURIC
HOMMAGE À PIERRE BORDAGE
Mon cher Pierre, qu’il est difficile de te parler et de parler de toi aujourd’hui. C’est toute une vie, trente ans d’amitié et de livres, et de présence continue. Je te vois sourire, ton regard pétillant plein d’empathie et de bonté, toi l’ami toujours sage…
C’est Ayerdhal, alors auréolé de son étiquette d’« étoile montante de la SF française », lauréat du GPI en 92, un an avant toi, qui m’a alerté, m’enjoignant de lire Les Guerriers du silence à leur parution, en me disant quelque chose comme « moi c’est rien, lui, c’est un génie, lis-le. » Et c’était vrai, dans cette génération ambitieuse et brillante qui arrivait, tu étais un phare, un talent prodigieux.
(…)
Nous étions d’une génération politiquement consciente, unie par le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté, construite dans la tolérance, le désir de liberté et la haine des dogmatismes, qui trouvions dans la SF une grande pertinence critique et un sens de l’aventure, un souffle nouveau de la littérature. Et nous étions des athées nourries de grandes mythologies.
J’étais alors éditrice chez J’ai lu, rêvais bien de rééditer les Guerriers en poche, mais ce sont des projets fous qui ont concrétisé notre envie de travailler ensemble.
Après Atlantis en 98, la novélisation d’un jeu vidéo pour lequel tu as dit Banco tout de suite, il y a eu Les Fables de l’Humpur en 99 chez Millénaires, de la science fantasy trempée dans l’ancien français et les plateaux du Périgord et surtout un sublime roman d’amour avec une finale pudique de reine de la romance.
(…)
Et puis en 2000, avec Les Derniers hommes, c’est toi qui chez Librio a relevé le défi de Stephen King après le succès mondial de La Ligne verte. Un feuilleton en six volumes et sans filet puisque, comme King, tu avais moins de deux épisodes d’avance sur le lecteur. Mais tu n’as jamais eu aucun doute sur ta capacité à le réussir.
Tu y avais retrouvé le plaisir du feuilletoniste, expérimenté chez Vaugirard avec Rohel, avec ce type de fin de chapitre à la Jean Ray : « la hache vola vers son visage » et cher lecteur, tu patienteras un mois pour connaître la suite.
Cela a été un succès phénoménal, 250.000 exemplaires vendus des six épisodes en six mois, et une démonstration que tu restes le seul à avoir fait.
Le défi, la contrainte était pour toi un jeu. Mais joueur, tu l’as toujours été, un vrai joueur, accro et flambeur, risque-tout enjoué et humble. Cela aussi tu l’as avoué dans un roman, le magnifique Tout sur le zéro, ton livre sans doute le plus et le seul, autobiographique.
Je raconte cela parce que le temps efface les perspectives, alors qu’il faut prendre la mesure de cette puissance créatrice incroyable, celle d’un géant – et je pèse ce mot – comme on n’en rencontre jamais. Car c’est dans ces mêmes années, entre 96 et 2000, si peu d’années, que, juste après avoir bouclé les Guerriers, 3.000 pages, tu publies à l’Atalante deux grands chefs-d’œuvre, Wang et Abzalon.
Puis entre 2000 et 2006 tu publies La Trilogie des Prophéties au Diable et, à l’Atalante, Les Griots célestes et le cycle de L’Enjomineur, c’est énorme !
Toute ta vie d’écrivain te sera dictée à ce rythme de plusieurs livres par an, en alignant chefs d’œuvres et grands livres, les thèmes abordés dans les uns nourrissant les projets futurs, dans un tissage passionnant pour qui lit toute ton œuvre. (…)
Cette puissance, cette force de fleuve, cette capacité à se renouveler, cette façon quasi hypnotique de découvrir tes propres livres en les écrivant, (tu disais te sentir un canal traversé par les histoires), reste unique, et il n’est pas grandiloquent de dire que tu es entré dans l’histoire littéraire de la France de ton vivant, et y vivras aussi longtemps que les histoires vivront.
(…)
Je me souviens du jour de l’an 2000 où je t’ai exposé le projet du Diable sur les talus de ce château, c’était la première année des Utopiales, un élan enthousiaste pour la SF.
L’idée, c’était de faire reconnaître comme de grands écrivains des auteurs ostracisés parce que nourris de littérature et de cultures populaires, de mêler les voix pour abattre les frontières de genres.
Tu m’as dit simplement « tu veux un livre ? ». Je t’ai répondu « plusieurs ! » et de ce jour tu as réservé au Diable ce que tu appelais « tes chemins de traversée », et moi tes explorations, tes audaces hors catégories.
Roman de quête, post-apo, roman d’amour, romans contemporains, retours au feuilleton, polar métaphysique, fantasy érotique, ou bien tout à la fois… aucune limite à ton inspiration de démiurge. Et (…) il y a eu cette fable incroyable (…) et que tu n’avais encore jamais osé montrer, Mort d’un clone.
Je ne sais pas si nous avons réussi à décloisonner la littérature, et nous n’avons pas eu le Goncourt pour Tout sur le zéro. Mais tu as largement contribué à rendre l’imaginaire inclassable et beaucoup plus attractif pour les lecteurs qu’une littérature blanche anesthésiée par son genre et son statut, ses origines sociales et ses distinctions autoproclamées.
Et pourtant toujours modeste et dans le doute chaque fois que tu achevais un texte, tu te rongeais dans l’attente du premier retour de lecture.
Traversé par les contes et le grand fleuve humain, tu n’as jamais quitté les rives d’une littérature sage et pas sage, qui parle à toutes et tous, avec une curiosité, une audace tranquille et une ouverture à l’autre qui t’ont accordé d’accueillir tous ceux qui te le proposaient : aider les maisons indépendantes, et sans cesser aborder de nouveaux rivages.
Pierre tu as changé la vie de tes lecteurices, de tes éditeurices, et peut-être bien de toutes celles et tous ceux qui t’ont rencontré et t’en gardent à jamais reconnaissance.
S’il est vrai que « l’homme est l’œuvre », je crois que chez toi c’était particulièrement vrai : la philosophie de tes livres était la philosophie de ta vie. Un exemple de résistance et de bonté pour les temps à venir, un viatique même dans les temps les plus noirs, et tu as lucidement décris des temps aveugles, des temps très noirs.
Et s’il faut dire par une anecdote comment tu changes les gens, et donc le monde, je garde le souvenir du jour au Verdon où tu m’as entrainée nager avec toi dans l’océan glacial en me disant, à moi la fille frileuse du sud : « Oublie tes conditionnements. Accueilles avec curiosité et gratitude cette sensation nouvelle ». Et avec toi le froid est devenu simple.
Toi, qui savais marcher sur les braises en souriant.
AU DIABLE
Parutions Janvier 2026



