En bordure de l’étang du Scamandre, face aux paysages sauvages qui s’étalent à l’infini, le hameau de Franquevaux laisse deviner au promeneur curieux son riche passé historique.

Construit sur les ruines de l’ancienne abbaye cistercienne, dont quelques vestiges restent encore bien visibles, le hameau se trouve sur le territoire de la commune de Beauvoisin, au cœur de la Petite Camargue, à mi-chemin entre les villes de Saint-Gilles et de Vauvert.

Qui mieux que Pierre Boyer, viticulteur, aujourd’hui à la retraite, véritable passeur de mémoire, pouvait nous parler de l’histoire de l’ancienne abbaye au passé prestigieux ?

Une abbaye fondée au XIIème siècle

Franquevaux était une abbaye de Camargue qui en comptait plusieurs, Psalmodi, sur la commune de Saint-Laurent d’Aigouze, Sylvéréal, Ulmet, sur les rives orientales du Vaccarès, et Franquevaux sur les bords de l’étang du Scamandre. C’était une abbaye de l’ordre Cistercien, l’unique représentante de cet ordre dans les basses terres du département du Gard.

Fille de l’abbaye de Morimont dans le diocèse de Langres en Lorraine, l’abbaye de Franquevaux connut ses heures de gloire au XIIème et XIIIème siècle avant d’être entraînée au XIVème dans la décadence des ordres contemplatifs.

Construite en 1143 sur les rives de l’étang du Scamandre, alors petite mer intérieure, elle  fût pendant longtemps, l’un des plus célèbres établissements du Bas-Languedoc, établissement curieusement tombé dans l’oubli. Relais du sel, relais de civilisation, le monastère joua un grand rôle dans la mise en valeur des zones humides.

Les moines fondateurs de cette abbaye se détachèrent de Morimont et traversèrent la France à pied, sous la conduite de l’abbé Galtérius (Gautier). Ils étaient 12 à la fondation et 24 à la consécration de l’église.

Ils s’étaient fixés depuis quelques années dans ce lieu désertique, borné au midi par les marais et les étangs, et au nord par de grands bois de chênes verts qui s’étendaient sur les Costières entre Nîmes, Aimargues et Saint-Gilles, lorsqu’un seigneur du pays, Pons Guillaume, leur fit don de ces terres. Le lieu prit le nom de Franca-Vallis, Franche-Vallée, ou Franquevaux en 1143.

L’ordre Cistercien : un mode de vie austère, voué à la prière et au travail

L’abbaye (c’est un monastère placé sous l’autorité d’un abbé) a été construite sur le plan type des monastères de l’ordre cistercien. Le couvent au moyen-âge est un ensemble fonctionnel où tout s’articule autour de l’église, le cloître, la cour du cloître, la salle du chapitre, les autres bâtiments conventuels qui forment un espace clos.

La prière, la liturgie, l’office divin, sont les premières occupations des moines. Rien ne passe avant.

La journée est rythmée par la prière et aussi marquée par le travail manuel qui fait vivre le couvent et qui est la continuation de cette prière personnelle.

Deux catégories de moines vivent dans une abbaye cistercienne : les moines de cœur, les profès, qui prêtent les vœux et suivent la règle. Ils consacrent le plus clair de leur temps à la prière et aux offices divins. Il y a également les frères convers qui prêtent les vœux, ce sont les travailleurs. Travail dans les champs, le potager, dans les granges des environs, dans les mas, dirions-nous aujourd’hui, dans les palus. Ils sont bergers, pêcheurs, laboureurs, tailleurs de pierre.

Chez les cisterciens, le travail manuel a la même valeur que la prière. Ils sanctifiaient le travail manuel et ils avaient « inventé » les 3/8, en quelque sorte. 8 heures de prière, 8 heures de travail et 8 heures de repos (sommeil).

La pierre de construction de l’abbaye de Franquevaux provient des carrières de Fontvieille. Elle a été transportée par la voie d’eau, à travers les étangs, roubines et bras du Rhône. On se souvient que la circulation intra lagunaire était intense au moyen-âge où l’on pouvait naviguer librement depuis Lattes jusqu’au Rhône à travers les étangs avec un chapelet de ports ou anciens comptoirs, Maguelone, Pasalmodi, Le Cailar, Franquevaux, Espeyran, Saint-Gilles, Beaucaire.

70 ans de construction seront nécessaires pour terminer l’église, consacrée en 1209 et les pièces maîtresses de l’abbaye (salle capitulaire, réfectoire, dortoir, cloître…).

Développement et rayonnement spirituel aux XIIème et XIIIème siècles

Dès sa fondation au milieu du XIIème siècle, l’abbaye de Franquevaux, sous la protection des rois de France, des Souverains-Pontifes et des seigneurs du voisinage, va connaître une influence considérable et étendre ses possessions domaniales.

Les comtes de Toulouse, les vicomtes de Nîmes, le roi d’Aragon, les seigneurs de Posquières (Vauvert), du Caylar et de Lunel firent de nombreuses donations. Donations confirmées par le pape Innocent III en 1198.

L’abbaye possédait des grands biens dans trois évêchés, Nîmes, Montpellier et Mende. Elle avait fondé également des hospices à Nîmes, Lunel, Sommières.

Dans les environs, son domaine foncier comprenait en plus du domaine de Franquevaux, le domaine des Iscles, de l’autre côté de l’étang du Scamandre, le mas du Bourry, sur les derniers contreforts de la Costière, face aux prés du Cailar, le domaine de Campagnoles, au nord de Générac, Malamousque à Aigues-Mortes. Elle possédait aussi deux moulins à grain sur le Vistre : Rancurel et Tergaviel et elle avait fondé le mas Camargues sur le mont Lozère pour l’estive de ses troupeaux de moutons.

Mas Camargues au Mont-Lozère

L’influence grandissante de l’abbaye dans la région suscite parfois des conflits d’usage. Les querelles incessantes entre les habitants de Posquières-Vauvert et les moines de Franquevaux pour la jouissance du Courrejau au 13ème siècle en sont la plus symptomatique illustration.

Cette influence s’estompera peu à peu avec l’apparition de la réforme protestante et les guerres de religion.

XIVème et XVème siècle, le temps des malheurs et des calamités

La guerre de 100 ans qui commence en 1337 lorsque le roi d’Angleterre réclame la couronne de France a peu d’impact dans la région sauf peut-être la révolte paysanne des Tuchins contre la fiscalité royale et son augmentation liée aux besoins nés de la guerre. Mais à la même période apparaît un important refroidissement climatique, hivers rigoureux, étés pluvieux, qui va entraîner de graves pertes de récoltes et provoquer disettes et famines. Ce n’est toutefois rien comparé au terrible fléau de la peste noire.

En provenance de Crimée, la peste noire atteint Marseille par un bateau génois. À l’automne 1347, Nîmes et sa région sont infestées, la maladie se propage, semant la mort partout. Un tiers de la population du Languedoc va succomber.

C’est pourtant à cette époque que l’abbaye de Franquevaux va gagner ses lettres de noblesse.

[Dans un prochain épisode, Pierre Boyer nous contera l’action héroïque des moines de Franquevaux lors de la peste noire.]

La période du dépérissement de l’abbaye

L’influence de l’abbaye s’estompera peu à peu avec l’apparition de la réforme protestante et les guerres de religion. La tendance sera même inversée. Affaiblie dans son isolement, l’abbaye de Franquevaux subira les incursions des troupes religionnaires (huguenots).

Dans les monastères, le manque de vocation et un certain relâchement se font sentir.

Pour comprendre le dépérissement de l’abbaye de Franquevaux, il faut se référer au contexte général de l’époque. Au milieu du 14ème siècle, une sombre période commence nous disent les archives, non seulement pour les ordres religieux mais aussi pour toute la société européenne.

Ce sont d’abord, comme nous l’avons vu, la peste noire, la guerre de 100 ans, puis le grand schisme d’occident, (On appelle grand schisme d’Occident la crise pontificale qui touche le catholicisme au tournant des XIVème et XVème siècles (1378-1417), divisant pendant quarante ans la chrétienté catholique en deux courants rivaux), les guerres de religion qui débutent en Bohême et se prolongeront avec la réforme protestante.

Dans plusieurs régions de France, les monastères furent anéantis, ailleurs, la discipline baisse, le recrutement s’effondre, la misère règne souvent. Beaucoup d’abbayes sont données en bénéfice à des abbés commendataires, étrangers à l’ordre, et uniquement soucieux dans la plupart des cas de percevoir les revenus de leurs monastères. Cette institution fût sans doute le pire fléau qui atteignit alors l’ordre monastique.

Le régime de la commende

Dans le régime de la commende, un ecclésiastique (abbé ou prieur « commendataire ») ou un laïc tient une abbaye ou un prieuré in commendam, c’est-à-dire en percevant personnellement les revenus de celui-ci, et, s’il s’agit d’un ecclésiastique, en exerçant aussi une certaine juridiction sans toutefois la moindre autorité sur la discipline intérieure des moines.

Le roi de France avait le pouvoir de donner le bénéfice d’une abbaye à un haut dignitaire de l’état, le plus souvent un ecclésiastique qui avait le titre d’abbé commendataire de cette abbaye et en percevait les revenus.

Le vent d’émancipation politique et religieux qui souleva les esprits au XVIème siècle amena la sécularisation (La sécularisation, du mot latin seculum, « siècle », consiste à faire passer des biens d’Église dans le domaine public, ou encore, à soustraire à l’influence des institutions religieuses des fonctions ou des biens qui lui appartenaient) de bon nombre d’abbayes. Ce fût le cas de l’abbaye de Psalmodi à Aigues-Mortes et de l’abbaye de Saint-Gilles. Le 11 mai 1539, c’est précisément l’abbaye cistercienne de Franquevaux qui viendra donner lecture devant les chanoines de la collégiale de Saint-Gilles de l’acte de sécularisation promulguée par le Pape Paul III.

L’abbaye de Psalmodi, devenue collégiale elle aussi tombera peu à peu dans l’oubli. Dans un premier temps les chanoines quittent les lieux pour résider à Aigues-Mortes puis finiront par se retirer à Alès. Seule rescapée entre Vistre et Rhône, l’abbaye de Franquevaux chancelle mais reste encore debout. Et l’on continuera à y suivre la règle.

En France à la veille de la révolution, 228 monastères subsistaient mais la plupart d’entre eux ne comptaient plus que de 2 à 10 moines.

La révolution balaya tout. Les 2/3  des anciens cisterciens refusèrent la constitution civile du clergé, un certain nombre gagna l’exil. Dans l’ensemble de l’Europe, l’occupation Napoléonienne se traduisit presque partout par la sécularisation des monastères. Les chefs d’œuvre de l’architecture cistercienne furent transformés en casernes, en entrepôts ou trop souvent en carrières de matériaux.

Les derniers sursauts de l’abbaye de Franquevaux

Après la guerre des Camisards – période pendant laquelle le monastère fût une nouvelle fois saccagé, incendié, démoli – les moines qui s’étaient réfugiés à l’abbaye de Saint-Gilles revinrent à Franquevaux. C’est le dernier sursaut de l’abbaye, période 1720 et 1789, donc veille de la révolution.

Nouvelle période de reconstruction. L’abbé commendataire en accord avec le prieur décide de construire un nouveau cloître. C’est le dernier édifice qui sera vendu comme bien national sous la dénomination château, qui existe toujours, qui vient d’être rénové. Il a un lustre qui frappe les esprits avec sa cour d’honneur dallée actuellement.

Le premier étage du corps de bâtiment était réservé à l’abbé, le rez-de-chaussée servant de cuisine, de réfectoire et de cellules individuelles pour les quelques religieux.

À cette époque, les moines du couvent vivent en rentiers de leurs possessions territoriales, inféodés à des fermiers, se réservant le droit de chasse et de pêche.

Sur la fin, les moines sont de plus en plus contestés. Ils vont déclencher les foudres du tiers état de Beauvoisin dans les cahiers de doléances présentés aux états généraux  et la révolte des habitants de Vauvert contre l’abbaye. Révolte qui atteint son point culminant le 28 septembre 1789 suite à la plantation de bornes par les moines de Franquevaux, pour la séparation définitive de leur territoire.

Ce jour-là, 200 hommes armés à la tête desquels se trouvait le premier consul de Vauvert, François Boissier, et d’autres notables, envahirent l’abbaye, se portèrent aux endroits où les bornes avaient été plantées et les enlevèrent. La troupe se dirigea vers le couvent pour secouer ces moines, les effrayer et crier leur colère. L’un des quatre religieux, Dom Sause, voyant arriver la troupe, eut une crise de nerfs qui le rendit infirme pour le reste de ses jours.

Cette expédition eut un grand retentissement dans les environs, les membres du conseil permanent de Nîmes demandèrent des explications aux autorités de Vauvert.

Le calme se rétablit et la réconciliation fut à nouveau scellée entre Vauvert et Franquevaux.

Cependant les réformes se précipitèrent et le 13 février 1790, un décret de l’Assemblée Nationale mis tous les biens des monastères entre les mains de la nation.

Ce décret signa l’acte de disparition de l’abbaye. Ses biens seront morcelés et vendus comme biens nationaux à des particuliers, le départ des trois derniers moines se fera dans la dignité, sans heurts.

Le 15 novembre 1791, le domaine de Franquevaux composé d’un château moderne, de fermes, prés, terres, olivettes, et marais, le tout pour une contenance de 747 salmées (523 hectares, environ) fut adjugé à 24 habitants de Beauvoisin au prix de 252 000 livres.

 Le 22 mars 1792, le domaine de Campagnoles au nord de Générac avec 2 tuileries trouvera preneur à 202 000 livres. Le 1er vendémiaire de l’an 4, Etienne Imbert, teinturier de Nîmes acquit le domaine des Iscles avec ses dépendances pour la somme de 910 000 livres. Les 223 hectares de bois seront achetés par Jean Durand, receveur du canal de Beaucaire, pour le compte de Pierre Martin, négociant à Tarascon. Cet espace figure aujourd’hui sur le cadastre de Beauvoisin, lieudit « Bois national ». C’est ce qui donnera naissance à l’immense domaine de Bellevue, le mas des Agasses. Les autres domaines issus du morcellement des biens fonciers de l’abbaye, Château Beaubois, Beaubois-Fontanès, Belle Fontaine, Bel Air, Callet, et le Grand Mas de Franquevaux avec 70 hectares de vignes nous donnent un aperçu de l’étendue de ce territoire. Les ruines de l’abbaye et quelques lopins de terre qui ne trouvèrent pas preneurs sont revenus entre les mains de vauverdois par attribution impériale à un certain capitaine Raynaud de la garde impériale pour ses bons et loyaux services. Ce capitaine Raynaud avait un nombreux lignage, ses enfants seront les premiers occupants des lieux après le départ des moines et constitueront un noyau d’agriculteurs, pêcheurs, bergers et palusiers. La vie reprendra ses droits entre palus et Costières.

Sources : Archives de Nîmes, archives de Beauvoisin, L’Abbaye de Franquevaux (Prosper Falgairolles)