André Pons est né en 1937, le 28 Octobre, à Vauvert sur le hameau de Gallician.
Il a 2 ans quand son père est fait prisonnier pendant la guerre de 1939-1945 et ce n’est qu’à l’âge de 7 ans qu’il le revoit et le découvre ; entre-temps, il a appris à être autonome et à courir les étangs et la costière, ce qui en fait un être profond, indépendant, relié à la terre, à l’espace, à la liberté.
Ses années d’école sont entrecoupées de temps de fermage et il seconde son père ouvrier agricole dans les campagnes alentours.
Sitôt ses 14 ans, il rejoint la campagne mas « La Guillaumette » à Vauvert et garde les chevaux. Obligation de rester au mas, d’y dormir et de n’avoir que deux dimanches par mois de liberté. La vie lui semble dure alors, matelas de paille, dormance dans la grange avec parfois les rats qui lui chatouillent les pieds.
Son besoin de n’appartenir à personne le tenaille.
A 15 ans, il se loue à une autre campagne « la Jasse de Valat » à Gallician et y reste jusqu’à ses 17 ans. Chaque jour, qu’il vente, qu’il neige, qu’il pleuve, qu’il « soleille », il y va en vélo. Chaque jour, le voit se déplacer pour le gagne pain du jour.
Il n’a qu’un but, acquérir tant soit peu sa liberté, être son maitre ; le travail ne le rebute pas, mais ne jamais si possible lui enlever cette liberté de l’extérieur.
Son père achète des terres et prend son fils André comme employé. Tous deux à la tâche, tous deux dans l’effort. Il se verra même faire des vendanges auprès de la Manadière Fanfonne Guillierme.
19 ans : l’âge des amours. André se fiance avec Suzette mais ce moment de bonheur est de courte durée, l’appel sous les drapeaux le cloue au pilori. Obligé de faire ses armes en Algérie, de tout quitter, terre, famille, femme.
28 mois d’armée, 28 mois qui laissent des traces indélébiles, des traces de souffrances (la mort de son camarade de régiment à ses côtés), de résilience, d’espérance.
Retour à la vie civile, et mariage avec son grand Amour, Suzette, en 1961 ; Il lui faut subvenir à la charge du foyer, et comme tout ce qui implique directive ne lui convient pas, et comme il sent poindre en lui la liberté, il s’accommode alors du travail de sagneur (coupeur de roseaux).
Guidé par un ami, il s’investit et apprend le métier. Il est son propre maitre, ne rechigne pas à la tâche, et l’air des marais transpire dans la liberté. Pas de bureau, pas de patron, amour de la nature, amour de la liberté, toujours volontaire, travaillant de concert, il mène de front la coupe de la sagne (roseau) avec son ami, et c’est avec joie qu’il peut démontrer sa facilité à mener un travail dur, prenant, coupant, mais combien pour lui valorisant. Mais indépendant, il est, indépendant, il veut le rester ; choisir ses heures, son temps, ses moments.
André quand il parle de son travail de la sagne en parle avec cœur, avec foi, avec respect. Il ne peut oublier ses moments avec sa communion à la nature malgré toute la peine, la charge, la dureté de ce métier celui de sagneur, coupeur de roseaux.


Paroles d’André Pons
« Deux temps pour la sagne, l’été et l’automne.
L’été, il fallait faire une provision de « Bose colla » (jonc), la mettre à sécher et en cas d’orage, surtout ne pas oublier de la mettre à l’abri. La « Bose colla » servait à lier les paquets de sagne qui devaient tous avoir 0,60 m de circonférence au premier lien. Chaque matin, on prenait une provision de « Bose colla » pour la journée.
La vraie saison de la sagne (roseau) ne commençait qu’à la tombée des feuilles, c’est-à-dire en novembre. La récolte se poursuivait jusqu’en février, d’après la loi car la récolte était réglementée (mais elle pouvait se prolonger jusqu’en mars avril, en attendant la pousse du roseau). Pour pouvoir récolter la sagne, on était tenu de payer une carte à la mairie, carte qui coutait 5 francs, car gare à celui qui n’avait pas acquitté ce droit, le garde des marais se la jouait mauvaise et de surplus, seuls les habitants de Vauvert avaient droit de coupe. Pour plus de rentabilité, il fallait avoir un bateau, et ce n’était pas sans un coût certain, mais il fallait en faire l’acquisition si l’on voulait rentabiliser notre petite entreprise. Du coup avec mon ami, nous avons investit 75 francs pour deux barquets (petites barques à fond plat) achetés chez « Fister » à Aigues Vives. Et vu notre liberté de vendre aux plus offrants, nous avons vite amorti l’achat. Le prix de la journée augmenta alors et nous avions des revenus conséquents pour un travail dur mais passionnant. En ce temps là, des vauverdois travaillaient avec nous, les autres étaient du hameau de Gallician.
Chaque matin, nous partions à vélo avant le lever du jour sur le lieu de la coupe pour être à pied d’œuvre, c’est-à-dire dans les lots avoisinant l’étang du Charnier ou l’étang du Scamandre.
Dire que le travail fut dur n’est pas peu dire. Il demandait une force physique et un caractère bien trempé pour le faire.
Il nous fallait casser parfois la glace dans la rigole, l’un tirant la « maille » (corde), l’autre sur le devant du premier bateau à briser la glace avec le « rouquet » (barre).
Sur le lieu du travail, on travaillait soit à la botte dans l’eau, soit à pieds secs sur les « camelles » (hauteur), soit au-dessus même du bateau pour couper les plus beaux roseaux. Tout dépendait de la hauteur du marais. À 11 h, pause déjeuner et on laissait là les paquets faits sur le « levadon » (bord de la roubine) ou sur la « remioute » (empilage de paquets). Puis au retour, le travail consistait à charger le tout dans les barquets. Et l’on repartait soit à la barre, dans ce cas là, on tirait la « maille » sur le levadon, et l’autre prenait le premier bateau au large, le deuxième bateau étant attaché au premier, et direction la berge où l’on déchargeait et l’un après l’autre « faire piquer » (tasser la motte) les paquets et les ranger en meule.
Retour tard le soir, toujours à vélo, parfois le mistral soufflait et nous mettions pieds à terre ce qui retardait notre retour.
J’ai vécu mes plus belles années dans ce monde du travail, il était dur, mais je me sentais libre ; je vivais avec la nature, à son rythme. Cette période qui a durée quand même 20 ans m’a forgé, m’a ancré dans ce monde des marais, m’a appris les saisons, la vie de la faune et de la flore, la liberté d’être et de se sentir vivre. Ne pas être attaché, ne pas être lié, juste faire corps avec.
Le temps de la mécanisation est venu, je me suis recyclé comme on recycle un vieux vélo, il reste toujours des traces, et je n’ai pas pu ou pas voulu ou pas su m’adapter à un autre mode de travail. Je suis rentré en usine comme on entre en purgatoire.
Mon horizon s’est bouché mais j’ai survécu.
Mon fils Lionel vient apporter une touche de bonheur à notre foyer et avec lui, pour lui, j’ai retransmis toutes mes passions. Nous avons en commun l’amour des bêtes, des festivités et des traditions de notre chère Camargue. »
André a toujours été féru de courses camarguaises et si vous voulez vivre ou revivre les moments forts de telle ou telle course, faites appel à sa mémoire qui est sans défaut, date, trophée, endroit, raseteur, manadier, manade… tout est bien gravé au fond de sa mémoire et il est intéressant de faire ressurgir ces moments. Son visage prend vie, sa parole éclate et il peut nous faire participer au film intérieur qu’il débobine pour le commun des mortels.
Le besoin de retrouver la nature reste présent encore et toujours. il cueille, il chasse, il foule la terre qui l’a vu naitre, qui l’a fait homme, qui l’a fait travailler et forger ce caractère que l’on dit bien trempé.
Ce besoin à la terre reste gravé en lui. Chaque jour qui vient, le voit parcourir les terres alentours et toujours bon pied, bon œil s’offre les bienfaits de la nature.
Il est la mémoire vivante du village de Vauvert, de l’autrefois, d’hier et de maintenant.
Aujourd’hui, il a 89 ans, ses cheveux blanchissent, il se fragilise un peu, mais il reste bien campé pour affronter ses 90 ans à venir.
« Que longtemps, tu puisses encore André nous rassasier de tes histoires, de ton passé, de ta vie tout simplement, si riche de toutes tes connaissances, de ton savoir sur la nature, sur les choses de la vie ».
Photos © Émile Martinez, Marie-France, André Pons




