Plage des Saintes sous les eaux – Photo © Annelyse Chevalier

C’est le titre d’un petit livre jaune sur lequel je suis retombée en faisant des recherches dans ma bibliothèque. Livre écrit en 2005 par Roland Paskoff aux éditions Le Pommier. Et l’envie de répondre immédiatement « mais oui ! elles vont disparaître ! » m’a fait replonger dans ces pages. L’auteur, géographe et alors membre du Conseil scientifique du Conservatoire du Littoral, dresse un état des lieux, assez alarmant, de nos plages, expliquant la nature des plages, puis le phénomène de l’érosion qui les impacte, les remèdes à cette érosion pour conclure sur un regard sur la vie en harmonie avec les plages. Très intéressant…

Mais ce qui m’a fait répondre aussi vite et de façon aussi pessimiste, c’est simplement mon expérience personnelle, car les plages du Languedoc ne sont pas des mieux loties, malheureusement.  D’après les scientifiques, la Camargue est menacée de fortes évolutions d’ici 100 ans. Même de disparition si l’on veut être vraiment pessimiste. Le danger : un delta qui se creuse et une mer qui monte. Et un réchauffement climatique qui n’arrange rien ! Construits par les apports sédimentaires des fleuves, les deltas possèdent par nature un littoral mouvant fait de zones de dépôts et de zones d’érosion. Dans la Camargue endiguée, cette lutte profite aujourd’hui à la mer : l’alluvionnement du Rhône est faible (reboisement du bassin versant, rétention des sédiments par les barrages en amont) et ne peut se déposer hors des bras endigués du fleuve. Inversement, la pénétration de la mer est facilitée par l’élévation du niveau marin et l’enfoncement du delta sur sa base (subsidence).

Chapitre I : Le Grand Radeau

Comme de très nombreux Gardois, nous connaissons les plages très prisées du Grand Radeau. Un bout de terre sauvage à l’embouchure du Petit Rhône. Parce qu’elles se situent du côté languedocien du Petit Rhône (et pourtant dans le département des Bouches-du-Rhône, sur la commune des Saintes-Maries-de-la-Mer), l’accès est familier aux amateurs de tranquillité, de pêche et de nature. A condition cependant d’avoir un laisser-passer, délivré par la mairie des Saintes. En effet, pendant près de six mois de l’année, l’accès est contrôlé par un garde-barrière municipal, ce qui permet de limiter le nombre de visiteurs, et surtout de véhicules. Au vu de la fragilité de cet espace naturel, une sur-fréquentation serait désastreuse, qui accentuerait les difficultés de protection et de préservation.

En effet, sur cette partie saintoise du littoral, l’érosion est très importante. Des dizaines de mètres de plage sont aujourd’hui sous l’eau. D’ailleurs, la manade historique, et emblématique du Grand Radeau, celle des Raynaud, est de plus en plus menacée par la mer qui grignote chaque année des bandes de terres. Marcel, qui vit sur ces terres avec sa famille depuis 1945, est lucide et s’inquiète pour l’avenir, bien évidemment. « La mer, elle travaille tout le temps. Depuis que nous sommes ici, elle a avancé d’un peu plus d’un kilomètre. Nous avons perdu plus de 30 hectares, aujourd’hui engloutis ». En 1982, une tempête monstrueuse a ravagé tout ce secteur. Un coup de mer, comme l’on dit ici, mais d’une ampleur rarement vue durant trois jours. Un vrai raz-de-marée. La mer est montée à toute vitesse, s’enfonçant de quatre kilomètres dans les terres. De très nombreuses bêtes ont péri noyées, la végétation, dont de magnifiques pins centenaires, ont été brûlés par les embruns, sous l’influence du vent qui pousse la mer dans les terres et qui, surtout, l’empêche d’en ressortir. La manade Raynaud est anéantie. Heureusement, un grand élan de solidarité va se mettre en place grâce, notamment, à des amateurs vauverdois.

Marcel Raynaud arribe, au Grand Radeau.

Des renforcements ont été construits par les hommes dans les secteurs du littoral le plus soumis à l’érosion marine. Une protection lourde et coûteuse faite d’enrochements (épis, digues). Des digues frontales notamment, construites par le SYMADREM et la Ville, puis consolidées, renforcées, plusieurs fois.
Entre 1983 et 1990, une série d’épis brise-lame est aménagée sur le secteur de Brasinvert, à cheval sur les départements des Bouches-du-Rhône et du Gard. Un ouvrage tous les 300 mètres sur 20 kilomètres de longueur, entre le Petit Rhône et Aigues-Mortes. La pose des rochers sur géotextile constitue un progrès notable et en 1987, face à une nouvelle tempête violente, les enrochements souffrent mais tiennent et la mer ne passe pas. Mais ils ont eu leur effet, un temps, aujourd’hui abîmés pour la plupart, engloutis parfois, ils ne sont pas reconstruits. Les courants marins ravinent autour des rochers qui s’enfoncent peu à peu et disparaissent. Reste aux propriétaires riverains à se protéger « avec les moyens du bord », non pas pour arrêter l’érosion, mais la ralentir le plus possible.  Le SYMADREM, Syndicat mixte interrégional d’aménagement des digues du delta du Rhône et de la mer, est un établissement public dont les recettes de fonctionnement sont issues des participations des collectivités membres et les recettes d’investissement de subventions publiques. Conduite par un directeur général, l’équipe du SYMADREM concentre trois grandes compétences : l’expertise technique avec des agents et des ingénieurs, la connaissance du terrain avec des gardes-digues, et la gestion administrative et financière. Depuis 2005, le SYMADREM a en charge l’entretien et la gestion de 240 km de digues (digues fluviales en terre, digues fluviales en maçonnerie et digue la mer).

Digue frontale défoncée au Grand Radeau

La mer commence à gagner, passant par-dessous les rochers.

Epis brise-lames entre le Grand Radeau et l’Espiguette

L’eau commence à s’infiltrer au-delà de la digue frontale, alors que l’épis brise-lames se voit coupé de la digue frontale par le ravinement.

Aujourd’hui, il ne reste aucune trace de la plage de 200 mètres qui amortissait les vagues au moment où l’ouvrage a été bâti, il y a plus de 35 ans maintenant. Des dizaines d’épis brise-lames perpendiculaires affleurent à peine à la surface de l’eau, certains ont disparu. Il faut marcher, vers l’embouchure ou vers l’ouest, parfois pendant plusieurs kilomètres, pour trouver encore des semblants de plages. La limitation de la fréquentation est un efficace facteur de préservation, mais les forces de la nature, qui reprendra toujours ses droits, sont bien plus fortes que les constructions. Un jour, le petit paradis du Grand Radeau ne sera plus qu’un lointain souvenir pour les chanceux qui ont eu le loisir d’en profiter.

A suivre :
Chapitre 2 : A l’origine de la lutte contre les eaux en Camargue
Chapitre 3 : La protection du village des Saintes-Maries de la Mer

Photos © Annelyse Chevalier