Pianiste accomplie au toucher exceptionnel, chef de chant hors pair, Michèle Voisinet a voué son existence à la musique. Son amie, Chantal Bastide, témoigne de sa grande passion pour le piano et l’art lyrique.

La première fois que je l’ai vue et entendue, c’était en 1971. Je me promenais aux abords de la salle Gaveau où se déroulaient les récitals de fin d’année du conservatoire de Paris. Je venais moi-même de passer le concours d’entrée. Michèle qui était un des professeurs accompagnateurs a alors joué. Je la reverrai toujours avec sa jupe africaine noire. Impressionnée par sa virtuosité et la finesse de son toucher, je me suis dit : Mon Dieu, quel dommage que je ne sois pas dans sa classe. Voilà, quelle a été ma première réaction.

Et, je me suis retournée pour entendre jouer Michèle. Parce qu’elle ne faisait pas qu’accompagner, elle vivait la musique, elle jouait, elle chantait en même temps la musique, voilà ! Tout ce qu’elle ne montrait pas habituellement – parce qu’elle montrait peu ses sentiments – ressortait au travers de ce piano. Et ça m’avait touché à ce moment là, alors que je ne la connaissais pas du tout.

Après, j’ai suivi mon cursus, tandis qu’elle continuait son travail au Conservatoire National Supérieur de Musique où elle avait obtenu quelques années auparavant un Premier Prix à l’unanimité, Première nommée avec vote spécial du jury. Les pianistes, c’est à 15, 16 ans qu’ils ont leur prix, les chanteurs, c’est à 20, 21 ans. Moi, j’ai eu mon Prix (Premier prix d’Art lyrique avec vote spécial du Jury) en 1976.

Puis, nous nous sommes rencontrées quelquefois, nous avons fait un ou deux concerts, comme ça. Mais, ce n’est qu’en 1980 (fin 1980) que nous avons vraiment travaillé ensemble. Ça s’est produit de façon fortuite lorsqu’elle a eu besoin de moi pour un remplacement à Bastia. Elle avait un peu le trac vis-à-vis de moi, car à ce moment-là, je revenais du Liceu de Barcelone où j’avais connu un énorme succès. Elle pensait que j’allais refuser alors que finalement j’étais très heureuse d’aller chanter Gilda (Rigoletto de Verdi) à Bastia. Dans la foulée, j’ai travaillé avec elle le Stabat Mater de Rossini pour le même festival de Bastia. Et à partir de là, une vraie complicité est née entre nous, nous avons travaillé ensemble assidûment, nous ne nous sommes plus jamais quittées, jusqu’à ce jour de janvier 2019.

Le moment fort de sa carrière s’est produit en 1984. Alors qu’elle excellait dans son activité de formation au conservatoire, je l’ai encouragée à se présenter à l’Opéra de Paris. Mais, Michèle éprouvait toujours un sentiment d’humilité, une forme de réserve, de doute. J’ai dû beaucoup insister. Elle avant quand même des qualités assez exceptionnelles que j’avais déjà remarquées, elle transposait à vue, elle déchiffrait toutes les partitions même les plus ardues, elle m’avait appris quelques ouvrages, elle m’avait  enregistré aussi des opéras pour les travailler lors de mes déplacements. Le Comte Ory de Rossini, par exemple, qui est relativement difficile. Voilà pourquoi, la veille encore du concours je la soutenais… Et, le soir, à l’issue de la sélection, elle me téléphonait – elle pleurait au téléphone – elle était reçue face à une flopée de candidats, et des pointures !  des français, des américains…

Elle a donc été engagée en qualité de chef de chant. Et, c’est là qu’elle a rencontré les fameux Pavarotti, Domingo, Caballé, tous les grands artistes lyriques de ce monde. Elle était au piano quand ils travaillaient leurs scènes. Elle a travaillé également avec les plus grands chefs d’orchestre, Thomas Fulton, Zubin Mehta, Nello Santi, Myung-Whun Chung, Seiji Osawa, Bruno Campanella, Maurizio Benini…

Mais elle a toujours voulu continuer au conservatoire. Alors, c’est vrai que ça lui faisait des journées harassantes – c’est peut-être là, d’ailleurs, qu’elle s’est fatiguée – mais elle ne voulait pas abandonner les jeunes chanteurs. Parce qu’elle pensait que son expérience auprès de ceux qui étaient arrivés au sommet pouvait servir aux plus jeunes. C’était le goût de transmettre porté par une grande passion de la musique. Ce qui fait que toute sa vie jusqu’à la fin elle a joué.