C’était un pari un peu fou, motivé il est vrai par le contexte sanitaire actuel, les contraintes de salles et de calendrier de nombre parties prenantes. C’est donc en début de soirée et en extérieur qu’a été commémoré le centenaire de la statue de Mireille aux Saintes-Maries de la Mer. Mais finalement au plus près de l’héroïne de Mistral, ainsi plus encore à l’honneur, sur une place aménagée où tout le monde a pu assister aux hommages et à la conférence musicale.

Une vingtaine de cavaliers de la Nacioun Gardiano et le président de de la Confrérie des Gardians ont pu également entourer Mireille après un défilé depuis les arènes, ouvert par les tambourinaires. En présence du maire Roland Chassain, d’élus et de majoraux, les discours de Stéphanie Tonnel, adjointe au maire, de Naïs Lesbros, la Reine d’Arles, du Capitaine de la Nacioun Gardiano, Guy Chaptal et du Capoulié du Félibrige, Jacques Mouttet, ont tous évoqué l’importance de cette œuvre de Frédéric Mistral qui symbolise à lui seul toute l’âme de la Provence et de la place de cette statue dans la vie des Saintois.

1920 : Inauguration de la statue de Mireille

Mireille est l’héroïne d’un poème épique composé en langue provençale en 1859 par Frédéric Mistral. Il conte en douze chants la vie et les traditions provençales à travers les amours contrariés de deux jeunes provençaux de conditions sociales différentes : Mirèio (Mireille), fille d’un riche propriétaire de Crau, et Vincèn (Vincent), fils d’un pauvre vannier.

Le poète de Maillane, qui grâce en partie à cette œuvre a reçu le prix Nobel de littérature en 1904, avait émis le souhait d’offrir cette statue au village mais mourut avant d’avoir pu réaliser son rêve. Sa veuve se fit un devoir d’honorer ce souhait et réalisa le vœu de son mari, seule et tout à ses frais. La statue fut réalisée par le sculpteur et peintre Marius Jean Antonin Mercié, dit Antonin Mercier. Né à Toulouse le 29 octobre 1845, il a étudié aux Beaux-Arts de Paris où il fut élève de François Jouffroy et d’Alexandre Falguière. En 1868, il remporte le premier Grand Prix de Rome de sculpture avec « Thésée, vainqueur du Minotaure ». Ses nombreux bustes, statues et médaillons lui vaudront une médaille d’honneur à l’exposition universelle de 1878 et le Grand Prix à celle de 1889. En 1913, il se met à l’œuvre. La statue fut fondue chez F. Barbedienne, fondeur à Paris. Elle représente Mireille au moment où elle arrive en Camargue, frappée par une mortelle insolation, près de l’église des Saintes Maries qu’elles venaient prier d’intercéder en faveur de son amour pour Vincent.

Mistral souhaitait que la statue soit implantée près de l’église, devant la « porte des lions ». Il écrit à Antonin Mercié : « Etant donné l’attitude de votre délicieuse Mireille, il me semble qu’elle devrait être placée sur un piédestal devant une des portes de l’église, car la statue dans son élan semble prête à y entrer. Examinez la chose et puis votre choix fait, parlez-en au curé et au maire que j’irai voir après votre réponse. Je désirerais que l’inauguration soit faite cet été 1914, le jour de la fête des saintes Maries. Cette statue représentera non seulement Mireille, mais la foi de tous les pèlerins qui font comme elle le voyage des Saintes Maries. » Mistral décède malheureusement le 25 mars 1914. Son souhait, sa veuve le reprit plus tard. Mais le curé refuse, conforté dans son refus par le maire Audibert qui pensait qu’à cet endroit-là, elle « gênerait le charroi ». Elle fut donc installée sur la place Frédéric-Mistral, sorte de vaste rond-point au sortir de la gare à l’époque, sans constructions et qui marquait l’entrée du village. Des maisons se sont construites autour en 1929, non sans susciter de vives protestations de la part des félibres et mainteneurs qui craignaient que l’on ne déplace la statue « comme une simple borne ». Audibert avait bien émis le souhait que la place reste en l’état, mais la municipalité changea entre temps et Esprit Pioch était le nouveau maire. Au final, la statue resta sur cette place que l’on rebaptisa place Mireille.

Des petites répliques en bronze, haute de 20 cm et en tous points identiques à la grande, furent proposées à la souscription pour les lecteurs des Annales. C’est ainsi que l’on peut en voir aujourd’hui chez des particuliers, parfois trouvées chez des antiquaires. Il est difficile d’en connaître le nombre exact (plus d’une cinquantaine a déjà été recensée).

La statue en bronze fut tout de même inaugurée en grandes pompes aux Saintes-Maries le 26 septembre 1920 par sa veuve et son neveu, entourés d’une foule de personnalités, de félibres, de gardians, de cavaliers de la Nacioun Gardiano, parmi lesquels Baroncelli bien sûr, Joseph d’Arbaud, mais aussi le Capoulié du Félibrige Joseph Fallen, son assesseur Albert Arnavielle, lepeintre Léo Lelée, l’industriel Louis Prat, entourés des Arlésiennes du village. La fanfare anime l’évènement.  Le 25 mai suivant, elle fut bénie par l’archevêque d’Aix.

Inauguration de la statue de Mireille le 26 septembre 1920 © Collection BNF

A l’issue de l’office, le cortège, une soixantaine de cavaliers avec à leur tête leur président Jean Grand et le Marquis de Baroncelli, se dirige vers le cimetière qui se trouve alors en bord de mer et des fleurs sont déposées sur la tombe du sculpteur Ivan Pranishnikoff, félibre et membre de la Nacioun Gardiano.

L’inauguration de la statue a lieu l’après-midi au milieu d’une foule compacte. Elle est orchestrée par la municipalité du maire Audibert, accompagné du Conseiller général Granaud, et soutenue par les organisations félibréennes et régionalistes.  Le public venu nombreux et enthousiaste, bien desservi par le petit train de la Camargue, arrivait d’un peu partout, d’Arles bien sûr, d’Avignon, de Marseille, de Carpentras, de Vaison-la-Romaine, de Nîmes, de Montpellier. Des témoignages de sympathie étaient parvenus aux organisateurs du Languedoc, de Gascogne, du Périgord… 

Le matin, une messe eut lieu en provençal dans une église bondée. L’homélie de l’abbé Pépin est inspirée par l’œuvre du poète et le sort de l’héroïne malheureuse.

Extrait du discours de Mme Mistral : « Ansin se coumplis lou souvet darnieirén de moun ilustre regreta marit. Soun vot èro de semoundre à vòsti Santo pouderouso aquelo estatuo de Mirèio coume un ex-voto. (…) La vesès, vuèi, à l’intrado de ciétua, desalenado, pourtant la man au frount, lis iue vira vers vosto basilico e li bouco en preguièro. Mirèio cerco li Santo dins l’estelan. De longo elo ié countara sa doulour ; tandis que li rai dóu soulèu e lou vènt de la mar bluio vendran l’enmantela dins la liuenchour, s’ausira lou galop di cavalo blanco e li gardian de Camargo saran aqui pèr l’apera… » 

Le Capoulié du Félibrige Joseph Fallen dira : « Mireille ne périra pas, Mireille est un symbole, Mireille est la Provence, Mireille est la beauté, la jeunesse, la vertu, l’amour, Mireille est la langue provençale, l’âme de la Provence. »

Le 25 février 1925, de Maillane, Marie Mistral, veuve du poète, écrit au Préfet des Bouches-du-Rhône, M. Delfini, pour protester contre les constructions entreprises par la municipalité des Saintes-Maries autour de la statue. Elle rappelle dans sa lettre qu’elle avait obtenu, en 1920 année de l’inauguration, la promesse du maire de l’époque, « de voir la place où s’élève le monument libre à jamais de toute construction ». « De plus, il avait été question, poursuit-elle, de planter des tamaris et des fleurs de Camargue dans un jardin environnant la statue de Mireille qui lui feraient un encadrement de verdure et de grâce ». Ayant déjà alerté le précédant préfet, M. Thibon, le sous-préfet, le Capoulié du Félibrige et quelques conseillers généraux, Mme Mistral demandait « l’ordre d’arrêter la construction commencée à cinq mètres seulement de la statue ».

La statue en péril

La statue faillit disparaître en 1943, pendant la guerre, lorsque les Allemands récupéraient tous les métaux pour les fondre, en vue de la fabrication de matériel de guerre. Les statues en bronze étaient visées, mais aussi les cloches des églises. C’est un ferrailleur nîmois, Louis-Adrien Durand qui, réquisitionné, devait transporter les métaux convoités à la fonderie, pour servir notamment à la construction de canons pour la Wehrmacht. Envoyé aux Saintes, il découvrit avec effroi que la pièce qui allait être fondue n’était autre que la statue de Mireille ! Ne pouvant se résoudre à la voir disparaître, il usa d’un malin subterfuge pour échanger, le lendemain, le poids en bronze de la statue par son équivalent en cuivre. Un acte courageux mais qui aurait pu lui coûter la vie. Cachée de longs mois, il la ramena lui-même après la guerre et Mireille retrouva son socle, à la grande satisfaction de tous les Saintois. Une petite cérémonie fut organisée et René Sellier, fils de Baptistin, prononça une courte allocution.

En 2014, à l’occasion de la Fèsto Vierginenco le dimanche 27 juillet, la municipalité de Roland Chassain a tenu à rendre hommage à Louis-Adrien Durand, disparu en 1975, et une plaque de marbre relatant cet épisode a été rajoutée sur la statue de Mireille, en présence de sa famille.