La grande tournée de foin a démarré à la manade Blatière-Bessac. Sur les quatre-cents hectares, il faut une demi-journée pour nourrir le bétail jusqu’au fond du pays, là où pâturent les vaches avec leurs petits qui viennent de naître, les autres femelles et les jeunes taureaux de 3 à 7 ans.
La petite tournée qui dessert anoubles et cocardiers proches du mas complète le travail d’alimentation des taureaux quand la terre n’offre plus d’herbe. En tout ce sont près de trois cents bêtes qui attendent chaque jour l’arrivée de la charrette chargée de foin. Elles ont de l’eau naturellement qui provient du Rhône, sans pompage, par un système d’irrigation avec canaux et roubines géré avec les martellières.

L’arribage occupe bien manadiers et amateurs mais leur procure aussi un plaisir quotidien. Un rituel de part et d’autre auquel s’adonne toujours le manadier Jacques Blatière. Ce jour-là, à presque 80 ans, il conduit le tracteur accompagné d’un ami de la manade Claude Constant, fourche en main. A deux, ils vont nourrir les quatre-vingts bêtes qui ont leur ration depuis plus d’un mois déjà, pour un menu spécial.
Les anoubles, sevrés peu de temps auparavant sont les premiers servis. « Filles et garçons sont séparés, comme à l’ancienne école », s’amuse le manadier, « c’est un peu la maternelle !» Ils sont passés d’une alimentation maternée à du fourrage et ont un menu spécial.
Un peu plus loin, les « As ». « Ce sont les candidats au baccalauréat !» Jacques désigne la trentaine de cocardiers qui suit des yeux l’arrivée de la charrette. Eux aussi ont une alimentation adaptée. « On a toujours les mêmes façons de procéder pour ne pas les surprendre, ils sont très curieux et aiment voir ce qu’ils se passent sur leur territoire. »Des taureaux d’affiche, comme Pirate, Helias ou Granada font partie d’un premier groupe. « On les sépare en deux lots en fonction de leur caractère » explique Claude qui répartit les lesques de manière à leur laisser de l’espace pour qu’ils ne se gênent pas entre eux. Les cocardiers mangent 9 à 10 kg par jour.

Pour le gardian fidèle de la manade, chaque tournée est unique. « Chaque fois c’est différent, il y a toujours des choses à découvrir » explique-t-il, « on observe aussi, on regarde s’il n’y a pas de taureau blessé ou si une vache s’est mise à l’écart pour avoir son petit. » Depuis quarante-cinq ans il côtoie la famille Blatière-Bessac, un privilège selon lui. « Je suis toujours émerveillé quand on arribe, on est dans un autre monde. » Claude reste tout de même toujours concentré. « On fait attention quand on tient la fourche ! Lorsque l’on conduit le tracteur, on en profite plus ! »

Parfois le travail est plus rude, il pleut, vente ou neige, mais cela fait partie du plaisir. La récompense, voir les taureaux grandir, de la naissance à l’affiche. « C’est le but de l’élevage rappelle Jacques Blatière, avoir de bons taureaux qui sortent dans les grandes arènes. La manade va être centenaire cette année. La famille Blatière-Bessac est fière de l’héritage et à l’aide de ses amis fidèles, bichonne le bétail en attendant le retour à la piste.