L’abrivado longue fait la renommée de la fête votive de Vauvert. C’est son image de marque. De générations en générations, elle fédère femmes et hommes de tout âge, de toute origine, de toutes conditions sociales, autour des traditions camarguaises.

Cette manifestation populaire, physique pour beaucoup, joyeuse et spontanée réserve son lot d’émotions et d’imprévus. Un rituel festif qui toutefois ne s’improvise pas. L’abrivado qui consiste à amener les taureaux sous la conduite des gardians des prés aux arènes obéit à des règles, à des codes et exige un extraordinaire savoir-faire.

Pour nous en parler et nous faire découvrir le déroulement, les gestes, les habiletés de cette pratique ancestrale, nous avons rencontré Sandy Bouterin, une passionnée de chevaux, cavalière émérite. Elle et son mari, Éric, sont gardians amateurs depuis plus de 10 ans dans la manade Aubanel-Baroncelli.

« Les chevaux, c’est comme ma famille, on a un lien fort, fusionnel, difficile à décrire. Ils nous apportent beaucoup, ils se donnent pour nous, ils s’expriment et communiquent.
Native d’Aimargues, j’ai baigné toute jeune dans le milieu de la bouvine. Au début  je montais à cheval juste pour le plaisir puis j’ai commencé vers 16 ans dans les manades. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de femmes et nous étions le plus souvent sur le char à attacher les chevaux.
Quant aux taureaux, j’en avais peur quand j’étais jeune. C’est mon mari, Éric, gardian amateur chez Aubanel, qui m’a attiré dans ce milieu. Et je me suis rendue compte que j’étais faite pour cela. »

« La longue de Vauvert, une abrivado unique ! »

Une organisation et une préparation millimétrées

Rien n’est laissé au hasard ou à l’improvisation. Le choix des taureaux, des chevaux et le placement, tout est organisé, apprécié, pesé, décidé par le manadier ou son baile (gardian salarié).

« La journée commence très tôt. À 6 heures, on se lève pour aller chercher les chevaux afin d’être aux prés à 8h30. La manade Aubanel-Baroncelli compte une trentaine de cavaliers ; pas tous présents chaque jour.
Le matin de l’abrivado, le manadier ou le baile fait le point et prend les décisions. Il regarde combien nous sommes de gardians et estime le nombre de chevaux expérimentés. Il choisira les taureaux en fonction. Il organise le placement de l’abrivado en forme de triangle et répartit les rôles. »

Pour une abrivado longue, il faut 11 gardians et si c’est possible quelques gardians devant au cas où ça échappe.
Les chevaux les plus « confirmés » (expérimentés) sont placés en première ligne, « la tête ». De part et d’autre du cheval de tête, à gauche et à droite, les cavaliers forment la première et la deuxième « clés » qui constitueront le devant de l’abrivado. La première « clé » colle au cheval de tête. Les autres chevaux qui sont tout aussi précieux sont placés en troisième et quatrième « clés » sur les côtés à gauche et à droite. Pour finir, deux gardians se placent à l’arrière, au « fer » (trident) chacun d’un côté.

Les taureaux sont également choisis en fonction de leurs compétences, de leurs qualités. Pour une abrivado longue, les taureaux endurants seront privilégiés.

« Nous prenons des taureaux d’expérience si nous sommes peu nombreux et des taureaux neufs si nous sommes en nombre suffisant avec des chevaux plus confirmés. »

L’accampada et le tri, manœuvres préliminaires

« Nous partons « accamper » (accompagner) les taureaux vers le clos du tri ou directement en pays. Une fois la manade placée dans un coin du pays, les gardians « applantent » (se mettent en position fixe) en formant un arc de cercle autour des taureaux pour éviter qu’ils ne bougent trop.
Le manadier ou le baile appelle un gardian pour « trier » (isoler à cheval) le premier taureau sélectionné préalablement. Une fois isolé, deux ou trois gardians le « coursèjent » (le poursuivent) jusque dans un clos. Ainsi de suite avec les trois autres taureaux sélectionnés. »

Une fois les quatre taureaux dans le clos, tous les gardians les poussent  jusqu’au « Bouvau » (enclos circulaire où sont regroupés des taureaux après le tri.

« Le tri est une pratique très technique où les qualités et l’expérience du cheval et du gardian sont très importantes. C’est un travail qui se fait en douceur, il faut avoir un bon placement afin que le cheval et le taureau comprennent ce que l’on attend d’eux.
Certains chevaux ont plus d’instinct que d’autres, ils anticipent l’action avant même que le gardian les sollicitent. Le gardian, lui, doit être attentif et réactif, il ne doit faire qu’un avec sa monture. »

Une fois les quatre taureaux triés, l’abrivado peut démarrer.

La conduite pendant l’abrivado

Chaque gardian a une place et un rôle bien précis. Le gardian « de tête » donne le rythme et la direction de l’abrivado. Il doit être à l’écoute des autres gardians et agit en fonction de leurs recommandations (accélérer, ralentir, à droite, à gauche…). Les gardians placés « en clés » ont un rôle tout aussi important. Ils ne doivent en aucun cas faire de « jour », c’est-à-dire laisser un espace entre deux chevaux. Ils suivent et se mettent à l’allure du cheval de tête, soit au pas, soit au trot lorsque les « charbonneurs » (ceux qui essaient d’arrêter les chevaux) sont en action, soit au galop lorsqu’il faut faire « un coup d’avant » pour garder les taureaux « emmaillés » (entourés, encerclés).

Les chevaux les plus expérimentés sont généralement placés devant (tête, 1ère et 2ème clés), tandis que les chevaux jeunes sont placés en 3ème et 4ème clés ou derrière au fer.

L’abrivado la plus longue de Camargue

La longue de Vauvert, c’est un parcours de 11 kilomètres, des prés communaux du Cailar, lieudit « Les Demoiselles », jusqu’aux arènes Jean-Brunel.

Une bonne partie se déroule en pays, dans les prés, puis sur le chemin de terre jusqu’au pont du Cailar (pont de Laute). L’abrivado s’élance ensuite sur le bitume de la route et des rues de Vauvert.

C’est un parcours ouvert, il ne faut pas faire prendre de risque à la population. Si les taureaux échappent, il faut les rattraper. On craint surtout les routes principales.

Les difficultés du parcours

Tout d’abord, le départ du « Bouvau » est toujours un moment délicat et technique. Une fois le portail ouvert, les taureaux sortent à toute allure et avec force, essayant par tous les moyens de fuir par n’importe quelle petite ouverture. Les gardians doivent faire preuve de réactivité pour « emmailler » le plus rapidement possible les taureaux et « caler » prendre l’allure adéquate (le pas) afin « d’abriver » (accompagner) les taureaux jusqu’aux arènes.

« Au départ, dans le pays, les taureaux sont chez eux, ils ont tendance à vouloir s’échapper. La difficulté, c’est donc de les tenir. Ensuite, lorsqu’on longe la manade Saumade, ils sont appelés par les autres taureaux. Là encore, il faut redoubler d’attention.

La partie bitumée après le pont de Laute ne présente pas de difficultés particulières, mis à part les véhicules qui sont garés sur le bord et qui nous laissent un peu moins d’espace pour passer. »

Autres préoccupations durant le parcours : les « charbonneurs » qui tout au long vont user de tous les stratagèmes pour faire échapper les taureaux.
Les gardians mettent toute leur énergie et leur expérience (ainsi que celles de leurs chevaux) pour éviter que les « charbonneurs » arrivent à leur fin. Ils doivent en même temps surveiller le comportement des taureaux qui profitent de ces moments-là pour essayer de s’échapper.

Les obstacles sur le parcours restent les contraintes les plus difficiles à gérer. À des endroits précis, les jeunes mettent des cartons, des nappes en papier, des bâches, des confettis, des pétards, des fumigènes, etc, afin de faire échapper les taureaux. Ces passages sont très techniques pour les gardians. Seuls les chevaux les plus aguerris parviennent à passer.

« La grosse difficulté de Vauvert, c’est le fameux pont de la voie ferrée désaffectée où les jeunes mettent pas mal d’obstacles, cartons, bâches, nappes. Notre réaction dépend des taureaux et des chevaux. On va aller un peu plus vite et donner de l’entrain aux chevaux pour passer ces obstacles. La sortie en épingle et le virage qui suit nous obligent à la plus grande vigilance. À partir de l’entrée du village pas de grosses difficultés. On accélère après les pavés de l’église où ça glisse beaucoup. On entame une petite galopette un peu plus bas, rue Victor Hugo, jusqu’aux arènes. »

Entraide et solidarité, les valeurs indispensables

« Pour moi, deux mots clés pour mener une abrivado longue à son terme ; l’entraide et la solidarité. Se parler, être à l’écoute, œuvrer ensemble, c’est avant tout un travail d’équipe !

Sans cela, il est difficile de faire du bon travail et de montrer la qualité de cette prestation traditionnelle qui nous tient tant à cœur. Nous sommes des gens de bouvine, des passionnés de ces traditions ancestrales.

Autre exigence que nous devons perpétuer : la tenue vestimentaire. Les hommes portent le pantalon traditionnel, la chemise à motif camarguais ou à carreau, comme à l’ancien temps. On revient au carreau depuis quelques années. Le chapeau n’est pas obligatoire mais en principe le gardian le met. Les femmes – le manadier Béranger Aubanel, membre de la nation gardiane, y tient beaucoup – doivent être vêtues de la jupe culotte et de la chemise à carreau, avoir les cheveux attachés, sans chapeau ou autre accessoire.

Au plus près de la tradition

La manade Aubanel Baroncelli Santenco conduit les abrivado d’Aimargues, du Cailar et de Vauvert depuis des lustres. Ce sont les plus longues et les plus appréciées de Camargue. Sandy et ses amis gardians ont un petit faible pour celle de Vauvert. Son parcours typique et surtout le comportement des gens qui y participent, suiveurs à pied ou à vélo, calèches,  « attrapaïres » et autres « charbonneurs ».

« Les voitures ne nous collent pas. Les jeunes nous respectent et jouent le jeu. Si on leur dit que certains chevaux sont jeunes ou fatigués, ils vont moins sauter dessus et cesser de les charbonner. Ce n’est pas partout pareil. »

Cette année encore, malgré les contraintes sanitaires, l’abrivado longue a connu un grand succès. Bien sûr la modification du parcours a entraîné une certaine frustration chez les gardians. « On reste sur notre faim. On préfère rentrer dans les arènes que dans un char. Ramener les quatre taureaux dans les arènes sous les applaudissements du public, c’est notre fierté et la récompense de nos efforts ».

Et les efforts, les gardians ne les ont pas économisés pendant ces huit jours de fête votive. La longue de Vauvert, ce n’est pas une promenade de santé. « C’est de plus en plus difficile de récupérer au fil des années. On a beaucoup de coups, des brûlures, des frottements. Le corps endure beaucoup. Mais la passion passe par-dessus. On y revient toujours ».

Crédits photos : Isabelle Matéo, Elodie Richard, Alain Taurina, Daniel Morin, Nathan Ségura, Delta Victor, Patrick Photo