Dans le « triangle d’or » situé entre le Rhône, les Alpilles et la Durance, les fêtes dites « de la Saint-Eloi » sont les plus populaires. Treize villages seulement, regroupés en une fédération, la Fédération Alpilles-Durance, peuvent s’enorgueillir d’avoir leur « charrette », véritable clou des festivités. La carreto ramado, rassemble en effet une foule considérable venue assister aux exploits des charretiers, encore plus lorsque les attelées courent. Car selon la configuration du village, la charrette courra ou défilera au pas. L’aspect spectaculaire viendra alors soit de la rapidité et de la dangerosité de l’exercice, soit du nombre de chevaux de trait attelés les uns aux autres (jusqu’à 70 parfois à Châteaurenard). Imaginez 14 ou 16 chevaux de trait attelés à la queue leu leu, lancés au grand galop : ça décoiffe !

Sur les 14 charrettes officielles (le village de Rognonas, véritable fief des charretiers, en compte deux fédérées, plus la charrette du Bon Ange en mai ; dédiée à la jeunesse), 11 sont en l’honneur de Saint-Eloi, 2 de Saint-Roch et 1 de Saint-Jean. Toutes néanmoins rendent hommage au terroir, aux gens de la terre et aux animaux de labour. Selon les villages, la charrette sera garnie, selon un savoir-faire ancestral qui se transmet de génération en génération, avec des rames d’ormeaux, de buis ou de peupliers le plus souvent pour les charrettes de Saint Eloi. Le dimanche, de petits bouquets de blés, des tournesols et des drapeaux ornent le branchage. Les charrettes de Saint-Roch, qui ne courent pas, sont décorées des plus beaux fruits et légumes du terroir.

Les chevaux sont harnachés à la mode sarrasine (colliers très anciens décorés précieusement de grelots, miroirs, plumes colorées…) ou avec des colliers en cuivré.  A l’intérieur de la charrette, très étroite comme on le devine, se trouvent généralement trois personnes : le frein (selon les villages), le galoubet et le tambour. Personnellement, je « suis » le galoubet des charrettes de Graveson, Rognonas et Boulbon depuis près de 30 ans, Maillane depuis quelques années. Des charrettes périlleuses qui virent au grand galop au son du « lagadigadèu ». Frissons et adrénaline garantis !

Ces fêtes patronales durent entre 3 et 4 jours, avec comme points d’orgue le samedi soir, pour les « essais » des charrettes qui courent, et le dimanche matin où, autour de la charrette, le saint est sorti de l’église par les prieurs de l’année (responsables symboliques de la fête), accompagné en procession par les autorités, les groupes folkloriques et la charrette. Après la messe en lengo nostro, chevaux, charrette et charretiers sont bénis. Des messes mais aussi des aubades, des banquets, des courses camarguaises, des bals et diverses autres animations ponctuent ces fêtes provençales.

A noter que dans la région marseillaise, Saint-Eloi est aussi honoré, mais les chevaux de trait ne sont pas attelés dans la même configuration. Il s’agit la plupart du temps d’attelages individuels simples.

Enfin, les Gardois et notamment des Vauverdois, sont très friands de ces traditions du terroir, notamment mes amis Christian et Annie Llinarès qui depuis de nombreuses années sont devenus de vrais spécialistes des charrettes qui courent.

Saint-Eloi, le saint patron des maréchaux-ferrants

Saint Eloi, Aloi en provençal, comme la plupart de ses confrères, est un personnage dont les avatars posthumes ont été beaucoup plus spectaculaires que les événements de sa vie terrestre. Son histoire naît avec la légende dorée d’un maréchal-ferrant très imbu de sa supériorité et qui avait pris pour devise orgueilleuse : « maître sur maître, maître sur tous ». Un jour qu’il se préparait à ferrer un cheval de grand prix, il reçut la visite d’un compagnon qui se targua d’être aussi habile que lui. Eloi le mit au défi. A sa grande stupéfaction, le visiteur coupa alors le jarret de la bête d’un coup de tranchet, tailla et rogna la corne sur l’établi, y cloua un fer neuf puis remit le pied en place, sans que l’animal parût souffrir de l’opération. Maître Eloi, persuadé qu’il pouvait en faire autant, bien qu’il n’eût jamais tenté l’opération, coupa un autre pied du cheval. Mais le sang se mit à jaillir à flots et la pauvre bête s’écroula en défaillant. Heureusement, le mystérieux compagnon fit d’un geste que le pied coupé se remit en place. Eloi comprit que ce visiteur lui était envoyé par le ciel pour lui donner une leçon d’humilité et fit amende honorable.

Eloi devint tout naturellement le protecteur des maréchaux-ferrants d’abord, des muletiers ensuite et des rouliers qui avaient affaire aux premiers. Son culte se répandit partout puisqu’en ce temps-là les conducteurs d’attelage transportaient autant d’idées et d’histoires que de marchandises. Par extension, il devint le patron des orfèvres, de tous ceux qui utilisaient les métaux (serruriers, quincailliers…) et des corporations en rapport avec les chevaux (charretiers, selliers…), mais aussi agriculteurs qui poussaient la charrue derrière leurs bœufs, mules ou chevaux de trait.

Saint Eloi, représenté en évêque, a pour attributs un marteau et une enclume. Il protège aussi bien l’homme que la bête et l’attelage.