Chez les Montel, on est pêcheur de père en fils depuis cinq générations. Même si son fils Eric a travaillé quelques années avec lui, Roger Montel reste le dernier grand témoin d’une histoire familiale de pêcheurs à Gallician. Le fringant octogénaire qui porte allègrement ses 86 printemps malgré une vie de labeur entre vignes et étangs, parle de cette activité ancestrale avec une verve intarissable.

Du plus loin de ses souvenirs apparaît la figure de son arrière grand-père, Louis, originaire de Lunel, qui s’installa dans le hameau au début du siècle dernier.

« C’était plus un chef d’entreprise qu’un pêcheur à proprement parler. Il dirigeait des employés depuis sa maison, située à proximité de la rampe du pont. Il faisait surtout travailler les autres… et d’abord sa femme, qui allait livrer le poisson en calèche dans les villages environnants. C’était une maîtresse femme. Un jour, on a essayé de lui voler sa sacoche au bois de Beck, elle s’est défendue à coups de fouet et a démoli le voleur. »

À cette époque, Gallician était peu urbanisé, les moyens de communication n’existaient pas. Quand il voulait quelque chose, Louis Montel mettait un fanion au bout de la rampe et l’ouvrier qui se trouvait dans la maison au centre du hameau, aussitôt, venait le voir.

Gallician en images : collection Alain Bronnert

Si Louis Montel, n’allait pratiquement jamais sur l’étang, il n’en sera pas de même pour son fils, Charles, le grand-père de Roger.
Charles Montel, né en 1881, avait fait son service dans la marine nationale, et c’est d’un « pied marin » qu’il va prendre la relève et pratiquer assidûment la pêche aussi bien sur l’étang que sur le canal. Sur le canal, il pêchait au globe. Un grand filet carré fixé à des roues en bois sur chaque berge. On le laissait reposer au fond et on le remontait d’un coup en tournant les roues.

Puis ce sera au tour de ses fils Albert et Raoul de perpétuer le métier, chacun s’installant de part et d’autre de l’étang du Scamandre.

La période de la guerre va perturber l’activité familiale à Gallician

Privé de l’adjudication du droit de pêche sur le Scamandre (l’attribution des enchères a été dévolue à des pêcheurs de Palavas), Raoul Montel est contraint de s’installer à proximité de l’étang du Vaccarès. Pendant dix ans, Raoul et sa famille doivent se déployer entre Gallician et Basse-Méjanes, puis au mas de Méjanes, propriété de Paul Ricard.

Une scolarité singulière et contrariée

Ces déménagements, cette mobilité imposée, la période chaotique de la guerre, ne vont pas faciliter la scolarité du jeune Roger.

« Pendant la guerre, la dernière école où je suis allé, c’est Arles-Trinquetaille. On prenait le train de la Camargue, Gallician, Arles, puis les Saintes-Maries de la Mer. À un moment donné, je suis allé à Albaron et après à Puech-Badet. J’ai fait beaucoup d’écoles ! Mais je n’ai pas beaucoup appris.

Et en classe, n’en parlons pas, nous étions plus dehors que dedans. Souvent, le maître nous donnait le furet et nous allions fureter les lapins. Dans ces conditions, comment vouliez-vous qu’on apprenne ? »

Après la guerre, avec son frère Robert, son aîné de deux ans et demi, qui, lui, était resté à Gallician avec la grand-mère Montel, ils reprennent l’activité de pêche. Ils vont travailler ensemble pendant 55 ans.

« Avec mon frère, on faisait tout. Les filets, on n’allait pas les acheter, on les faisait nous-même. L’aiguille, on savait la manier. On allait chercher les ballots de filets et les cordages à Sête. Une maille de 16/17, un peu clair, pour que ça passe, on montait les filets chacun d’un côté… et, ça y allait !

On pêchait sur le Scamandre et sur le Crey avec d’autres habitants du hameau, Raymond Barre, Francis Barre, Edmé Bourrely, mon oncle Albert Montel, sur la partie privée de l’étang… Emile Jullian, Maurice Cèze, eux, pêchaient plutôt sur le Charnier. Il y avait aussi quelques personnes de Vauvert.

À l’époque, on ne connaissait pas tous les problèmes de pollution actuels. On s’entendait avec les 200 sagneurs pour maintenir le niveau de l’eau dans les marais à 60 cm. Le roseau était abondant et de qualité. Tout comme le poisson, anguilles et poissons à écailles, brochet, sandre, perche française, black-bass…

On pêchait toute l’année le brochet et le sandre, mais les périodes les plus propices pour l’anguille, c’est le printemps et l’automne. Aux beaux jours, au moment de l’écoulement des eaux, les anguilles trouvaient refuge et nourriture dans les tombants avant de migrer. Là, on en prenait pas mal. Et, au mois d’octobre, cycle optimal de leur migration, on pêchait beaucoup de civelles, l’alevin de l’anguille d’Europe. »

Pêcheurs professionnels, titulaires d’un droit de pêche loué à la commune de Vauvert, Roger Montel, son frère et sont fils, doivent adhérer à l’AAPPED, une association interdépartementale agréée qui a pour objet la protection, la mise en valeur et la surveillance du domaine piscicole.

La pêche est encadrée par une réglementation qui tend à se renforcer afin de protéger au mieux la biodiversité et les ressources halieutiques. C’est aussi une activité très prenante, calquée sur le rythme des saisons, qui ne se limite pas à la capture du poisson. Roger Montel passait une partie de son temps à la commercialisation et à l’expédition de la production.

« Une grosse partie de la production partait à l’étranger, Italie, Belgique, Hollande, qui sont des pays consommateurs d’anguilles. On expédiait les poissons à écailles, les brochets en particulier à Lyon où j’avais un gars qui m’en commandait pour confectionner les fameuses quenelles et on en vendait aussi directement chez les restaurateurs de la région. On gardait enfin une petite partie de la pêche dans des bassins à la maison pour la vente directe. »

Comment se passe la journée du pêcheur ?

En fait, ça commence la veille au soir avec la visite des filets. La plupart  des filets restent en place en permanence. Ce sont les « trabacs », ancrés et fixés sur des pieux plantés dans le sédiment. Ils forment un entonnoir, maintenu par des cerceaux multiples dont les petites mailles permettent la capture des anguilles. Le « gangui », un filet aux mailles très serrées, est également utilisé pour fermer les fossés.

« Les filets restaient calés en permanence mais régulièrement on allait les visiter et éventuellement les dégager des espèces invasives comme les gardons qui pouvaient les obstruer.

Tôt le matin, à 4 heures, on partait en bateau relever les filets. Poissons et anguilles étaient stockés vivants dans des cages flottantes et laissés dans l’étang. On en ramenait un peu pour la vente directe.

Les anguilles étaient essentiellement destinées à l’exportation. On les chargeait dans les bateaux et elles partaient en Italie dans des camions spécialement aménagés.

À la maison, on avait des grands bassins, des sortes de viviers, alimentés par l’eau d’un puits artésien. On y gardait le poisson destiné à une clientèle locale. Le reste était expédié par le train. »

Parallèlement à l’activité de pêche, Roger Montel exploitait ses vignes. Il faut le voir encore faire l’éloge du vin de la cave de Gallician. La vigne comme la sagne ou la pêche occupe depuis des temps immémoriaux une place importante dans la vie économique du hameau. Mais s’il est viscéralement attaché au terroir des Costières, il chérit plus que tout cette liberté sur l’étang, ce métier passion. Et, son visage s’illumine encore à l’évocation d’un lever de soleil sur le Scamandre.