Six cents ans séparent les pandémies de Covid 19 et de peste noire, autant dire une éternité. Aussi faire un parallèle entre les grands fléaux qui ont frappé l’humanité (fièvre jaune, choléra, grippe espagnole…) relèvent presque du fantasme, de l’imaginaire. Pourtant chaque pandémie apporte son même lot de courage, de dévouement et de résilience collective.

À cet égard, l’histoire de l’abbaye de Franquevaux au Moyen-âge constitue un témoignage éclatant.
Laissons à Pierre Boyer, historien et mémoire vivante du hameau, le soin de nous conter cet épisode émouvant qui a marqué à jamais les heures de gloire de l’abbaye.

Nous sommes à l’automne 1347. Une forte épidémie de peste sévissait dans la région. 

Nîmes et ses alentours sont infestés, la maladie se propage, semant la mort partout. Les premiers bilans sont alarmants. 250 morts à Bellegarde, plus de 150 à Nîmes, une centaine à Vauvert. C’est le début d’une sinistre hécatombe.

L’origine de cette épidémie, c’est un bateau en provenance de Jaffa dans le Moyen-Orient qui aurait ramené la maladie. Repoussés du port de Venise, les malheureux seraient parvenus jusqu’à Marseille et l’épidémie imparable se répandit.

Et, nous arrivons à Franquevaux. Les premiers fuyards atteints par la maladie et chassés de Nîmes arrivèrent à Saint-Gilles. Là, ils furent regroupés hors des murs de la ville. Quelques jours plus tard, les moines de Franquevaux qui viennent de chanter vêpres entendent le portier qui sonne la cloche pour annoncer une visite insolite. Plusieurs cavaliers conduisent un groupe de pauvres hères portant chapeau rouge. Les autorités consulaires de Saint-Gilles ont pris la décision de confier des malades aux moines de Franquevaux.


L’abbé Bertrand de Lèveson au visage creusé par de longues veilles, l’air grave, campé avec son long corps osseux, accueille la troupe et prodigue des recommandations. Il sait qu’en cet instant précis se joue le destin de la communauté religieuse dont il a la charge.

Pendant que les frères convers (moines chargés des tâches manuelles) s’affairent auprès des cavaliers, trois moines les plus âgés s’occupent des malades. Les malheureux vont être regroupés dans le bâtiment de la porterie, réconfortés et soignés. Ils seront vêtus décemment et conduits à la grange que les moines possèdent à la lisière de la sylve Régis, près des Iscles. Trois vieux moines les accompagneront dans cette quarantaine. Ils construiront des cabanettes pour chacun, créeront des jardins et une basse-cour. Les vivres seront déposées régulièrement à la bêterie des Iscles et partagées entre tous.

Les vieux moines consoleront et assisteront les malades jusqu’à leur dernier souffle. À leur mort, ils auront une sépulture décente, chose rare à l’époque.

De tout le groupe et les moines qui vécurent à leurs côtés, un seul survivant regagnera l’abbaye. Bertrand de Lèvezon, l’abbé de Franquevaux, en acceptant d’accueillir les malades et en les isolant dans la sylve Godesque a fait plus pour enrayer la transmission du mal que tous les médecins du département.

Ce jour-là, les moines de Franquevaux acquirent leurs lettres de noblesse. Pendant longtemps, dans les basses terres, nous dit l’historien Raymond Tailhades, on ne parlera plus que des “bons moines” de Franquevaux.